Il fut un temps oĂč les lettres traversaient les ocĂ©ans. Elles mettaient des jours, parfois des semaines, Ă parvenir jusquâĂ leur destinataire. On les attendait avec impatience, on reconnaissait une Ă©criture avant mĂȘme dâen lire les mots, et chaque phrase semblait avoir Ă©tĂ© pesĂ©e avant dâĂȘtre dĂ©posĂ©e sur le papier. Un poilu dans la tranchĂ©e Ă©crivait Ă sa belle, tous les jours que le ciel lui accordait. LittĂ©rature de guerre qui rĂ©unissait par cette plume tremblante plongĂ©e dans un encrier tout lâamour du monde, un tĂ©moignage dâespoir et de souffrance aussi.
Aujourdâhui, les mots voyagent Ă la vitesse de la lumiĂšre. Ils franchissent les continents en une fraction de seconde. Pourtant, jâai parfois lâimpression quâils se perdent davantage en chemin.
LâidĂ©e centrale est assez piquante : un SMS aurait permis de transmettre lâinformation en quelques secondes, tandis quâune note vocale oblige lâautre Ă Ă©couter une minute trente-six dâhĂ©sitations, de bruits ambiants et de digressions. Ce qui est prĂ©sentĂ© comme plus « spontanĂ© » ou « chaleureux » est en rĂ©alitĂ© une forme de transfert de temps : celui qui envoie gagne du temps en parlant, celui qui reçoit en perd en Ă©coutant.
Prenons lâexemple du passage « tu sais, jâĂ©tais pas mal occupĂ© ces derniers temps⊠». Il est particuliĂšrement ironique, car la personne prĂ©tend manquer de temps tout en envoyant un message beaucoup plus long quâun simple SMS.
Le texte Ă©largit ensuite la rĂ©flexion Ă une critique de sociĂ©tĂ©. La note vocale, autrefois marginale, sâest dĂ©mocratisĂ©e avec les smartphones et les applications comme WhatsApp. La pĂ©riode des confinements aurait accĂ©lĂ©rĂ© cette habitude, paradoxe du Covid . Elle symboliserait une Ă©poque oĂč lâon privilĂ©gie lâimmĂ©diatetĂ© et lâexpression de soi, parfois au dĂ©triment du temps des autres.
Une invitation à déjeuner pourrait tenir dans une seule phrase :
« Es-tu libre la semaine prochaine ? »
Quelques mots suffiraient. Ils iraient droit au cĆur de leur intention. Mais notre Ă©poque affectionne les dĂ©tours. Nous nous entourons de prĂ©ambules, dâexplications, de commentaires sur nos journĂ©es chargĂ©es, de bruits de fond qui deviennent presque des personnages secondaires. Le ronronnement dâune machine Ă cafĂ©, une porte qui claque, un « euh attends » « bon lĂ je suis au boulot, je te laisse » qui sâĂ©tire comme un aprĂšs-midi de pluie.
Peut-ĂȘtre cherchons-nous Ă transmettre davantage quâune information. Une prĂ©sence, une humeur ? , un morceau de notre quotidien. Et cela nâest pas sans charme lorsque lâon aime la voix de celui ou celle qui parle.
Mais il existe une Ă©trange diffĂ©rence entre partager sa prĂ©sence et occuper le temps de lâautre.
Les mots les plus justes sont souvent ceux qui nâencombrent pas le silence. Ils ressemblent aux Ă©toiles que lâon observe depuis les marais : elles ne cherchent pas Ă convaincre de leur beautĂ©. Elles sont simplement lĂ , discrĂštes et lumineuses.
Il en va parfois de mĂȘme pour les relations humaines. Une attention sincĂšre nâa pas besoin de longues dĂ©monstrations. Une invitation nâa pas besoin de justification. Une affection nâa pas besoin de bavardage permanent pour exister.
Avec les annĂ©es, je crois que jâapprĂ©cie davantage les personnes qui savent aller Ă lâessentiel. Non par sĂ©cheresse, mais par dĂ©licatesse. Parce quâelles ont compris que le temps est sans doute la plus prĂ©cieuse des monnaies. Lorsquâelles Ă©crivent ou parlent, elles ne cherchent pas Ă le remplir ; elles cherchent Ă le partager.


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