Je te fais un vocal đŸ€Ą

Il fut un temps oĂč les lettres traversaient les ocĂ©ans. Elles mettaient des jours, parfois des semaines, Ă  parvenir jusqu’à leur destinataire. On les attendait avec impatience, on reconnaissait une Ă©criture avant mĂȘme d’en lire les mots, et chaque phrase semblait avoir Ă©tĂ© pesĂ©e avant d’ĂȘtre dĂ©posĂ©e sur le papier. Un poilu dans la tranchĂ©e…

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Il fut un temps oĂč les lettres traversaient les ocĂ©ans. Elles mettaient des jours, parfois des semaines, Ă  parvenir jusqu’à leur destinataire. On les attendait avec impatience, on reconnaissait une Ă©criture avant mĂȘme d’en lire les mots, et chaque phrase semblait avoir Ă©tĂ© pesĂ©e avant d’ĂȘtre dĂ©posĂ©e sur le papier. Un poilu dans la tranchĂ©e Ă©crivait Ă  sa belle, tous les jours que le ciel lui accordait. LittĂ©rature de guerre qui rĂ©unissait par cette plume tremblante plongĂ©e dans un encrier tout l’amour du monde, un tĂ©moignage d’espoir et de souffrance aussi.

Aujourd’hui, les mots voyagent à la vitesse de la lumiùre. Ils franchissent les continents en une fraction de seconde. Pourtant, j’ai parfois l’impression qu’ils se perdent davantage en chemin.

L’idĂ©e centrale est assez piquante : un SMS aurait permis de transmettre l’information en quelques secondes, tandis qu’une note vocale oblige l’autre Ă  Ă©couter une minute trente-six d’hĂ©sitations, de bruits ambiants et de digressions.  Ce qui est prĂ©sentĂ© comme plus « spontanĂ© » ou « chaleureux » est en rĂ©alitĂ© une forme de transfert de temps : celui qui envoie gagne du temps en parlant, celui qui reçoit en perd en Ă©coutant.

Prenons l’exemple du passage « tu sais, j’étais pas mal occupĂ© ces derniers temps
 ».  Il est particuliĂšrement ironique, car la personne prĂ©tend manquer de temps tout en envoyant un message beaucoup plus long qu’un simple SMS.

Le texte Ă©largit ensuite la rĂ©flexion Ă  une critique de sociĂ©tĂ©. La note vocale, autrefois marginale, s’est dĂ©mocratisĂ©e avec les smartphones et les applications comme WhatsApp. La pĂ©riode des confinements aurait accĂ©lĂ©rĂ© cette habitude, paradoxe du Covid .  Elle symboliserait une Ă©poque oĂč l’on privilĂ©gie l’immĂ©diatetĂ© et l’expression de soi, parfois au dĂ©triment du temps des autres.

Une invitation à déjeuner pourrait tenir dans une seule phrase :

« Es-tu libre la semaine prochaine ? »

Quelques mots suffiraient. Ils iraient droit au cƓur de leur intention. Mais notre Ă©poque affectionne les dĂ©tours. Nous nous entourons de prĂ©ambules, d’explications, de commentaires sur nos journĂ©es chargĂ©es, de bruits de fond qui deviennent presque des personnages secondaires. Le ronronnement d’une machine Ă  cafĂ©, une porte qui claque, un « euh attends » « bon lĂ  je suis au boulot, je te laisse » qui s’étire comme un aprĂšs-midi de pluie.

Peut-ĂȘtre cherchons-nous Ă  transmettre davantage qu’une information. Une prĂ©sence, une humeur ? , un morceau de notre quotidien. Et cela n’est pas sans charme lorsque l’on aime la voix de celui ou celle qui parle.

Mais il existe une Ă©trange diffĂ©rence entre partager sa prĂ©sence et occuper le temps de l’autre.

Les mots les plus justes sont souvent ceux qui n’encombrent pas le silence. Ils ressemblent aux Ă©toiles que l’on observe depuis les marais : elles ne cherchent pas Ă  convaincre de leur beautĂ©. Elles sont simplement lĂ , discrĂštes et lumineuses.

Il en va parfois de mĂȘme pour les relations humaines. Une attention sincĂšre n’a pas besoin de longues dĂ©monstrations. Une invitation n’a pas besoin de justification. Une affection n’a pas besoin de bavardage permanent pour exister.

Avec les annĂ©es, je crois que j’apprĂ©cie davantage les personnes qui savent aller Ă  l’essentiel. Non par sĂ©cheresse, mais par dĂ©licatesse. Parce qu’elles ont compris que le temps est sans doute la plus prĂ©cieuse des monnaies. Lorsqu’elles Ă©crivent ou parlent, elles ne cherchent pas Ă  le remplir ; elles cherchent Ă  le partager.

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