La lumière de fin d’après-midi tombe doucement sur Clisson, comme une grande main tiède posée sur les toits.
Les tuiles rouges embrassent avec volupté la tiédeur du jour. L’air est doux pour la saison, trop doux peut-être, comme ces journées d’hiver qui oublient leur propre âge.
En bas, la Sèvre Nantaise n’est plus tranquille.
La pluie des derniers jours l’a gonflée. Elle passe large, gorgée d’alluvions entre les rochers. Elle bouscule les rives, tourne autour des piles du pont avec une force impatiente.
Une Moldau tumultueuse qui parle haut aujourd’hui.
Devant moi, Usko, le petit Border Terrier, trottine. Il ne s’éloigne pas. Il reste auprès de moi, le nez plongé dans l’herbe encore humide.
Il renifle les talus, s’arrête, me regarde, puis repart, petit éclaireur attentif au monde.
La nature hésite encore entre hiver et printemps.
Les grands arbres ont fini de se désaltérer et laissent entrevoir, sous la canopée, quelques timides bourgeons.
Le grondement de la rivière étouffe presque le bruit secret de la sève qui pousse dans les rameaux.
L’herbe, tendrement, se glisse au pied des pierres.
Nous marchons sans nous presser.
Sereine contemplation bucolique de l’instant présent qui ne cherche pas à être remarquable. Instant qui se contente d’exister, avec la justesse silencieuse des choses à leur place.
Parfois, le flot des conversations se tari et fait place au silence.
Les musiciens savent que les silences permettent de respirer.
Alors, profitant d’une courte pause près d’un vieux muret, accroupis devant l’eau, j’ écoute et j’entends.
D’abord une ritournelle.
Quelques notes simples qui reviennent comme un refrain tranquille, un clapotis comme si la ville elle-même se souvenait d’une vieille chanson.
Puis le flot s’accélère, un tourbillon
La ritournelle devient presque une tarentelle,
comme une sardane, légère, vive, tournoyante.
La sardane ressemble un peu à cette respiration collective :
on entre dans le cercle, on fait quelques pas, puis on laisse la danse continuer.
Elle n’est pas faite pour briller.
Elle est faite pour tenir ensemble le mouvement du monde.
Usko, le petit compagnon, lève la tête.
Il sent bien que quelque chose danse dans l’air.
Plus tard, de retour dans Clisson, les ruelles laissent passer des carrés de lumière.
La halle, bâtie il y a plus de six cents ans, résonne des différentes essences de bois : chêne, châtaignier, sapin.
C’est l’un des rares édifices clissonnais préservés lors des guerres de Vendée. Au-dessus des toits, la silhouette du château de Clisson se dresse, immobile. Il pleure encore ce saule centenaire compagnon d’infortune abattu près du pont.
La pierre regarde passer la rivière en crue comme elle l’a toujours fait.
Alors je comprends que certains instants n’ont rien à prouver.
Ils existent simplement, pleins comme l’eau de la rivière.
Une ville ancienne.
Une promenade dans l’air doux.
Un petit chien qui explore le monde.
Et la rivière qui continue, large et pressée, récitant encore sa grande phrase d’hiver. 🐾



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