🧸 Le Bisounours vertueux
Jour jaune, bonne conscience
Aujourd’hui, je sors ma poubelle jaune — c’est le jour jaune. Demain sera le bleu et moins poétique.
J’ai soigneusement plié les cartons d’emballage, trié les plastiques et les autres déchets amazoniens.
Et là, me voilà face au paradoxe du crocodile, celui qui, rappelons-le, dévore ses petits parce que c’est sa nature.
Et moi, dans tout ça, qu’est devenue ma vraie nature ?
Un clic, une vibration, une rechute
C’est si simple : un clic, une petite vibration, et hop, c’est dans le panier.
Je récidive, encore et encore.
Même ma banque s’en moque :
« Garçon, tu fais ce que tu veux de ton argent. »
La transaction est fluide, tout se passe bien.
Mais faut avouer que son algorithme est diabolique.
L’application est optimisée, bien plus confortable que certaines du service public.
Mon voyage en Amazonie numérique
Mon expédition se conclut par un message de remerciement :
« Merci Ducon », signé Jeff Bezos.
Et, en tout petit, tout en bas :
« Tu viens d’acheter un objet inutile. »
Bon, c’est noté. Mea culpa.
Il cible à la perfection le con que je suis, celui qui, vautré sur son canapé, a la flemme de se déplacer.
Je clique parce que je m’ennuie, le soir, devant Netflix.
Les abeilles de boîtes aux lettres
Super, j’ai créé de la richesse.
Les plateformes Amazon fleurissent,
les camions participent à l’augmentation de l’émission des gaz à effets de serre. Les livreurs sont sous pression constante à cause des cadences imposées. Ils animent notre lotissement de leurs va-et-vient incessants.
Ce sont les abeilles de boîtes aux lettres, butinantes dans cet environnement cartonné.
Un métier sanitaire, en quelque sorte,
puisque mon cadeau se trouve maintenant dans ma boîte sous forme de carton, avec un smiley qui pourrait signifier :
« Jojo, tu t’es encore fait niquer. »
Et pour cause :
un petit orgasme de bonheur m’envahit quand je découvre le colis 📦 dans la boîte aux lettres et que j’ouvre l’immaculé avec avidité, comme on ouvre une boîte de chocolats.
Addiction amazonienne
En y réfléchissant un peu, j’ai une addiction amazonienne.
Les multinationales du GAFA utilisent des systèmes de recommandations pour afficher en permanence ce qu’elles pensent que vous voulez,
et ça marche.
« Recommandé pour vous ! »
Ces suggestions réduisent l’effort cognitif et créent des occasions d’achat quasi automatiques.
Une large part des ventes sur les grandes plateformes provient de ces recommandations personnalisées.
Un mécanisme presque quantique basé sur les probabilités.
Bezosmania et autres finesses
Mon cerveau reptilien, après une promenade dans la forêt humide et chaude de l’application,
est désormais accro à la Bezosmania.
Heureusement, je n’ai pas attrapé la Muskmania,
celle qui m’aurait doté d’une Tesla pilotée par un iPad.
Je ne contribuerai donc pas à ses mille milliards de revenus et, maigre consolation, je ne lui ferai pas le signe Sieg Heils d’un néofascisme que je méprise.
Le tri comme rédemption
Alors voilà.
Le moment de honte passé, je plie le petit carton avec conscience, et je le mets dans la poubelle jaune, moi le Bisounours vertueux d’un écosystème à l’agonie.
J’ai toute ma place dans cette société où la lobotomie est devenue l’opération chirurgicale et commerciale de mon cerveau , victime d’une déchéance intellectuelle.🧠


Laisser un commentaire