À Christophe …..
Ce matin de septembre, le jour n’est pas encore levé quand je me présente dès potron-minet à la gare du Montenvers à Chamonix.
Ce train mythique à crémaillère me conduit depuis mon enfance chamoniarde jusqu’à la mer de glace. La mer de glace qui devait son nom autrefois à cette langue terminale du glacier de la vallée Blanche. Cette étape ultime du glacier m’inspirait enfant comme une invitation vers le peuple minéral des géants. Par contre, ceux de Norvège n’ont pas fait naître, dans cette vallée de Chamonix, la légende des Trolls. Cependant, cette mer de glace m’attire depuis tout petit et emmène toujours mon esprit vers le haut. Les sommets des Alpes du Nord se sont formés à l’ère carbonifère par le plissement hercynien et la tectonique des plaques. Me voici après un court défilé nocturne rendu au terminus du petit train du Montenvers. Je suis motivé, l’ambiance dans le Massif du Mont-Blanc est apaisée ce matin. Il va faire beau. Le bruit des chutes de pierres que l’on entend ici et là nous rappelle que la montagne souffre du réchauffement climatique. La matinée s’annonce fraîche et quelques choucas, volatiles protégés, virevoltent en proie à la découverte de quelques friandises abandonnées par les touristes.
Je rassemble mes affaires, grignote une barre de protéines, histoire de compléter ce petit déjeuner pris au réveil matinal, loin déjà. Un petit déjeuner composé majoritairement de sucres lents et protéines qui vont nourrir mes muscles et mon cerveau pendant l’effort. Je vérifie une dernière fois le laçage de mes légendaires « Köflach » à coque plastique qui abritent des chaussons bien confortables. Les chaussures de randonnée, je les dissimulerai au pied de la voie et les récupérerai à la descente. Lors de l’escalade, les « Paragots » vont adhérer à la paroi. Je vérifierai avant tout l’adhérence à la paroi, pour de ne pas glisser, avant de m’élancer.
L’Aiguille des Drus m’appelle, majestueuse et fascinante, dominée par l’Aiguille Verte. Cette aiguille est impressionnante. Son sommet est chapeauté par un dôme de neige éternelle. La Verte, comme on la nomme dans la vallée veille sur le glacier d’Argentière. De l’autre côté se trouve l’Aiguille des Drus. Le jour va se lever et déjà les Aiguilles de Chamonix revêtent cette couleur rouge qui leur a valu d’être appelées Aiguilles Rouges de Chamonix.
À la lueur de l’aube grandissante, je me fraye un chemin dans le pierrier et finalement au bout de la progression matinale j’arrive au pied de la façade ouest des Drus, la plus pure. La durée de la course varie fortement selon l’état du glacier, il y a beaucoup d’éboulis et de rimayes.
Aujourd’hui, l’approche est beaucoup plus longue et plus pénible à cause du recul de la mer de Glace.
C’est un terrain glaciaire et moraineux instable, je marche pratiquement trois heures pour rejoindre les Drus. Le pilier « Bonatti » m’attend. Walter Bonatti a ouvert des voies de premier ordre, mais la plus mémorable reste sa première en solitaire du pilier sud-ouest du Dru. Entraîné et volontaire, je vais tenter l’impossible en m’attaquant à ce pilier. Les techniques ayant évolué depuis, cela me laisse des perspectives de réussite. Je déchausse mes chaussures et laisse le champ libre à mes orteils que je masse avec délicatesse pour les préparer au mieux. J’extrais alors de mon sac à dos mon cuissard, quelques pitons, mousquetons alias « mouskif » en langage grimpeurs et ceci complété par des coinceurs aux jolies couleurs: les black Diamond stopper. Puis je prépare la corde, les descendeurs, un attirail impressionnant mais plus que nécessaire. Mes chaussons « Paragot », ce sont des chaussons de ballerines, la charentaise du granit. Le sac de magnésie fixé en sabord de mon cuissard renferme cette poudre magique : La « puff » celle qui n’est pas comparable à celle du « Magic Dragon » mais qui évitera à mes doigts de transpirer sur la roche. Je plonge mes doigts dans la magnésie et tout en levant les yeux vers ce fameux pilier, je prie en silence. J’ai appris minutieusement les détails de l’ascension de la voie depuis quelques semaines. Répétant les mouvements, là où je devais grimper, enchaînant vires, cheminées, dièdres et «Dülfer». La Dülfer est une arête en angle droit. Hans Dülfer en bon grimpeur germaniste nous a enseigné sa technique pour l’escalader. Un maître de l’art ce Hans Dülfer, il savait tout sur les dièdres et les fissures. Plus les prises de pieds sont nulles, plus il faut se regrouper et monter les pieds près des mains. Je tire avec les bras, je pousse avec les pieds, ça tient. Mes pensées vont à ceux qui auparavant, conquérants de l’inutile, René Demaison, Gaston Rebuffat, Yannick Seigneur et tant d’autres ont ouvert les premiers ces voies dans le massif, le regard toujours plus haut. Je m’élance, tout doucement avec lenteur, trois appuis c’est la règle. La technique éprouvée du chat qui grimpe à l’arbre en quête d’oiseau. Doucement, au lever du jour, à pattes de velours, je grimpe. Tout va bien, je positionne mon centre de gravité de façon à faire jouer l’alternance de mes membres pour ne pas tétaniser mes muscles. En escalade comme en politique, l’opposition est la pierre angulaire de l’équilibre. Cet équilibre est parfois précaire, les dièdres obligent parfois à des contorsions. Je m’échauffe et m’étire de tout mon long. Je fais corps avec la paroi. Il m’arrive parfois de lui susurrer doucement « toi et moi nous sommes en harmonie ». Une fusion entre le minéral et l’humain qui s’opère là au lever du jour, au milieu de nulle part. Peut-être que cette paroi lisse aime le frottement de mon corps et qu’elle éprouve du plaisir à me sentir me faufiler entre les veines de granit. En attendant, les prises s’enchaînent autour de mes doigts et mes pieds. On dirait que je rampe à plat. La varappe en libre c’est très enivrant. Elle procure surtout ce sentiment de liberté et de légèreté en apesanteur. De l’adrénaline mélangée à l’endorphine, je suis complètement shooté: « Il est libre Max… » Mais je dois être raisonnable et ne pas céder à la tentation de trop me libérer. Sinon c’est l’envol assuré, comme Max d’ailleurs. Alors je fixe un coinceur dans une fissure à main droite. Puis, j’accroche le mousqueton et la corde à mon cuissard, initiant ainsi un premier rappel. Je suis assuré et j’en profite pour souffler un peu, soulager mon corps en pesant sur l’ancrage réalisé par le rappel et m’alimenter un peu avec quelques vivres de course. Important, si je dévisse, je resterai là en suspension et n’irai pas m’écraser en contrebas. Le vide sous mes pieds m’attire: c’est la gravité. Bien que Newton ne fût pas alpiniste, il a tout de même mis au point une belle théorie basée sur l’observation de l’attraction terrestre. Lorsque j’écris ce texte, je ne peux m’empêcher de penser que ce pilier s’est effondré des années plus tard et je me rends compte maintenant de la prouesse réalisée par tous ces fous de la verticalité. C’est en 2011 que le pilier s’effondre, Walter Bonatti l’avait vaincu en plusieurs jours en 1955 . Ironie du sort et paradoxalement il décèdera peu de temps après que le pilier se soit effondré. Ce pilier, les grimpeurs chevronnés osaient à peine le regarder et maintenant c’est moi qui le tente. Donc à six heures, après un peu de repos sur le relais, j’attaque l’escalade, en libre et auto-assuré.
Les fissures d’entrées, je les passe en libre, c’est fluide. Puis, j’arrive après deux heures à un premier surplomb. Les fissures sont raides, c’est du six, je maîtrise. Le rythme est soutenu. J’ai dans la tête un passage de Pierre et le loup, lorsque le chat grimpe au sommet de l’arbre pour attraper l’oiseau, de la clarinette. Vers treize heures, j’arrive à la deuxième zone de surplomb.
Quelques pas « d’artif » le reste en libre. Le vide est immense, mais la légèreté du sac rend la progression presque « aérienne ».
À seize heures, ce sont enfin les dernières longueurs. Le granit compact rend les prises franches. La technique moderne maîtrisée rend possible la grimpe en solo auto-assuré sur certaines sections de la paroi.
Enfin, à dix-sept heures j’atteins le sommet.
Finalement, l’ascension aura été de onze heures depuis le pied. J’ai un sentiment d’accomplissement. Toutes ces années d’entraînement ont fini par payer. Le panorama est grandiose sur la Verte et le Mont-Blanc. Je n’étais pas seul, il était avec moi, en moi le Walter. Il m’a guidé tout au long de cette escalade avec intensité et fluidité.
Ce qui fut six jours de combat en 1955 devient aujourd’hui une grande journée d’escalade pure. La montagne n’a pas changé, mais l’homme, lui, a appris à aller plus vite, plus léger.
Je redescends par la face sud ….un bonheur indescriptible, j’ai le coeur qui va exploser.



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