Ce jour-là, profitant d’une fracture du temps, je m’installe dans la machine. Mes lectures des romans d’Henri George Wells m’inspirent et notamment : La Machine à explorer le temps. Ainsi, j’actionne les deux manettes de la machine que j’enfonce doucement et me voilà revenu vingt-cinq années après le cataclysme. Une conjonction improbable de planètes laissant une famille à la dérive, icebergs qui se détachent de la banquise engendrant chaos et illusions perdues. Le long voyage dans le temps que j’entreprends m’autorise à réfléchir, à méditer, et tenter de répondre à la question substantielle de mon existence, de m’être à nouveau seul engagé vers l’inconnu. J’étais dubitatif avec ce choix difficile de renouer après toutes ces années passées. Un élan sentimental me fait alors prendre le chemin des retrouvailles et du pardon. La route est longue, de l’océan aux montagnes des Alpes. Après une courte pause chez des amis, tuteurs de résilience depuis toujours, je vois enfin la lumière au bout du tunnel. Le terminus se rapproche au rythme des péages que je franchis. Je me suis engagé sur le chemin, je ne recule pas devant cette mission étrange qui me conduit loin de chez moi pour une rencontre avec le passé, celui qui est terminé. Le « past» comme disent les anglophones pour designer une action passée et terminée. Mais dans ce cas-là, il s’agit plutôt d’une action qui a commencé dans le passé et qui se poursuit dans le présent. La machine finalement s’arrête et je descends. C’est bien là, dans un village perché, une maison au flanc de la colline. Le portail est fermé, quelques pas et j’entends une voix qui m’est familière, Joe, c’est toi ? Un gaillard à la corpulence robuste s’approche, je distingue alors sa barbe blanche. Il monte vers le portail où je suis arrêté, il me regarde, c’est mon frère. Il a maintenant des cheveux blancs tout comme moi et une barbe. Nous nous serrons dans les bras, une accolade qui me transperce le cœur et je ne me trompe pas, cette sensation je la connais bien, elle réveille en nous le sens de la famille. Le portail ouvert, je conduis la machine vers un terre-plein. Tout s’accélère alors, je découvre sa maison, sa gentille épouse que je n’avais vue qu’une seule fois, il y a longtemps.
Me voici donc replongé dans le passé, lorsque nous étions enfants. Lui, le rêveur docile, moi la petite canaille rebelle. Maintenant nous avons tous les deux les cheveux blancs, comme quoi l’âge lisse les caractères et les cheveux. Finalement, vus du ciel, nous sommes tous les mêmes. Ici, c’est le sang qui parle. N’est chauve qui peut et là, nous sommes de mèches même si celles-ci sont blanches. Et parfois le chauve ne sourit pas (cqfd).
Le style de sa maison que je découvre est de type « dauphinois », nous sommes en Haute Savoie. La maison possède deux balcons, l’un est en bois, l’autre est immense: c’est le balcon du Mont-Blanc au loin. Le paysage m’accapare, mes yeux ne peuvent s’en détacher. Cette chaîne de montagne nous est présentée dans son immensité. L’aiguille verte à Chamonix se taille la part du lion et gagne d’une courte tête à l’horizon. Cette qualité de la vie qu’ils se sont offerts est appréciable, et je sens tout de suite la quiétude de cette vie pépère et riche par sa simplicité. Le jardin reflète un espace temporel calé sur les saisons. Celui-ci est encore engourdi par l’hiver. Une chatte, à la robe couleur d’une carapace de tortue est à l’affût, elle veille sur son territoire de chasse où les souris et autres rongeurs trépassent. L’animal est moins cruel que l’humain, il ne tue que pour manger.
Et puis, c’est le branle-bas, je dois aller voir « la Mama », le grand voyage touche presque à son but. Elle a été “préparée » psychologiquement auparavant par mon frère afin de limiter l’impact émotionnel qui pourrait l’affecter, je suis son premier né qu’elle n’a pas revu depuis un quart de siècle. Alors, sur le trajet, je m’arrête tout d’abord chez un caviste pour quelque chose de pétillant à boire et puis chez la fleuriste, la rose blanche celle du Dimanche pour ma jolie Maman.
Voilà, la suite est délectable, mais elle ne sera pas livrée, sachez que tout va bien dans le meilleur des mondes apaisés. Je monte accompagné du frangin dans le petit appartement douillet qu’elle occupe. La porte s’ouvre : Bonjour Maman, je t’aime. Je déployais alors mes ailes d’ange comme Toine le petit bossu, ici le retour d’un enfant prodigue.
Les petits bossus sont de petits anges, qui cachent leurs ailes sous leur pardessus. Voilà le secret des petits bossus (Marcel Pagnol)

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