La rencontre

Depuis ma source où depuis toute petite j’ai jailli autrefois, forçant le passage, je me suis faufilée entre les rochers. Ceux-ci me narguaient tant qu’ils pouvaient, pour m’empêcher de sortir de terre. Ils savaient très bien que j’arriverais toujours à mes fins et, tôt ou tard, ce n’était qu’une question de temps. Ils m’éduquent comme des…

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Depuis ma source où depuis toute petite j’ai jailli autrefois, forçant le passage, je me suis faufilée entre les rochers. Ceux-ci me narguaient tant qu’ils pouvaient, pour m’empêcher de sortir de terre. Ils savaient très bien que j’arriverais toujours à mes fins et, tôt ou tard, ce n’était qu’une question de temps. Ils m’éduquent comme des parents attentifs, tu parles ! Rien ne peut m’arrêter, je vais fuguer. Les stalactites patiemment au fil du temps ont façonné mon chemin, je l’ai suivi et me voici dehors à l’air libre, enfin. Puis, dans la pente, je prends de la vitesse, les pluies me rendent de plus en plus forte. Je suis invincible, je fais des ravages et mes affluents qui daignent m’accompagner dans cette vie tumultueuse n’ont qu’à se tenir à carreau, je les méprise. Je suis la reine des vallées et deviens de plus en plus violente de jour en jour, je ravage, je sape, j’inonde, j’irrigue, rien ne m’arrête, mes caprices font peur, je n’ai même pas peur de ces digues ridicules qui tentent en vain de me ralentir.

Fière de mon succès, de la richesse accumulée, j’ai la grosse tête. Pitoyables, sur ma route, un barrage, une retenue, cela m’amuse. Ils ont voulu me calmer pour un moment. Ils vont être obligés de me relâcher pour faire de l’électricité, il paraît : sinon gare! Je vais tout casser. J’ai des dizaines d’amants, les affluents me courtisent et quand ils me manquent de respect, invoquant un retard, une sécheresse, ma colère est encore pire. En fait, je suis en colère tout le temps, je ne supporte pas la contrariété. Depuis toujours, je suis énervée, colérique, cela ne va pas assez vite, le tumulte et violence sont devenus mes arts de vivre.  

Puis, après un long voyage en aval, d’un seul coup, mon bassin s’est élargi, bizarrement mes amants, les affluents sont derrière moi. Je n’ai pourtant pas eu d’enfants, mon ventre a enflé, j’ai vieilli prématurément. Le rythme de ma vie s’est soudainement ralenti, je ne sais pas ce qui m’arrive, je suis effondrée. Ma colère s’estompe au fur et à mesure que j’arrive vers cette étendue d’eau immense, j’ai peur, j’ai peur, c’était mieux en amont, à Prague.

Je suis terrorisée, moi la belle rivière, la Moldau. Fuir est alors impossible, c’est inéluctable, on me l’avait prédit, je vais rencontrer une personne si calme que l’on appelle la mer. Ici, plus de colères, plus de caprices, la tranquillité, rencontre d’eau douce et d’eau salée. Cette personne, mon nouvel amant m’accueille avec sérénité. J’en oublie ma colère, pour fusionner enfin avec cette belle personne qui m’apaise.  Le voyage terminé je m’endors apaisée dans tes bras, mon amour avec éclat dans ton magnifique delta, pour ta beauté au réveil et mon calme retrouvé.

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